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Essais

  • Matière contre idée

     

    Avons-nous perdu le sens du verbe ?

    Le modèle de « communication » qui envahit aujourd'hui le discours médiatique politique et sociétal est un langage du mot-image, paratactique. La syntaxe, la conjugaison perdent de leur valeur devant la suggestion immédiate et puissante du mot-image. L'inflexion de la conjugaison ou de l'ordre de la phrase s'efface, s'affaisse il ne reste plus qu'une image réifiée qui met tout sur le plan du numen. En quelque sorte, un tout-image, un je-image, un autre-image que l'on peut adorer ou déchirer. Ainsi le monde matérialiste s'est retourné contre le phénomène c'est-à-dire la matière même, et s'est mis à la refuser ; l'utilitarisme généralisé n'aboutit finalement qu'à se défaire de la matière au profit d'un idéalisme trivial.

    La communication telle qu’envisagée par les mass-média, comme vérité générale instantanée et sans temporalité, est une abstraction et une objectivation de l’autre. C’est pourquoi se poser la question du déficit de verbe en revient nécessairement à s’interroger aussi sur ce que nous avons fait de l’autre et l’absurdité de notre autosuffisance intellectuelle.

    Qui a fait l'expérience du désœuvrement, ou de la solitude, ou du déclassement, ou du dénuement, bref de toute forme possible ou imaginable de privations, ascèse, austérité le comprendra : l'absence de matière pousse au vice. Il est un moment où la chair, les objets et plus généralement la matière deviennent une déception par rapport à l'idée, un moment où le désir, architecture ossifiée d'images agrégées reliées concassées concressées nous amène à détester le monde. Et cette détestation est l'origine même de l'immoralité. Ce n'est pas l'appétence rassasiée des choses, le plaisir matériel, le goût pour l'immanence mais au contraire le manque qui corrompt, pousse a l'appétence désespérées de choses idéalisées, abstraites, et c'est l'idéalisme qui véhicule le plus d'impureté en lui-même. Que ce soit d'ailleurs l'idéalisme de la consommation ou de son antithèse : la sobriété heureuse...

    L'ascétisme n'est pas une réaction contre le désir mais son aboutissement, un excès de désir qui renonce à être déçu et se répète dans l'idée (tentation). Tel est le monachisme qui est la réification de l'image et sa crise ; et la seule utilité des saints, figures par excellence de l'idéal devraient être de porter cette parure d'impureté comme les lépreux portaient des cloches afin de dissuader quiconque de suivre leur modèle et d'incarner enfin une pédagogie du dégoût. Il faut pour savoir vivre savoir vomir les saints et se soustraire à leur exemple. Seule une conquête du réel contre l'idéal peut s'avérer au fond salvatrice pour élever l'esprit.

    La seule voi(x-e) réside dans le verbe

    L'action

    L'incarnation.

     

  • Sur le rythme : état de quelques réflexions — Ce que nous devons à la culture nègre — précis halluciné ― La Fin du monde selon Terry Riley

    1.

     

    Les tambours du Bronx ou des casseroles, du bric-à-brac, des poubelles, des peaux tendues, n’importe quelle matière capable de tenir le choc et d’émettre un bruit puissant. La danse. Des corps qui dessinent leur alphabet dans l’espace.

    Mais qu’est-ce que le rythme ? Une variation du temps. L’intensification abrupte d’une durée sur un point. Un temps lyrique quittant sa basse continue pour s’atrophier ou s’épandre, il se concentre jusqu’à l’impossible pour imploser, comme un poumon en plein effort. Cette analogie qui rattache le rythme à la respiration n’est pas fortuite. Il est d’abord une impression corporelle, qui touche le cœur autant que les oreilles. Et les chairs. Sous l’onde de choc. Il s’agit bien d’un impact physique. Le sourd n’est pas totalement coupé de la musique, elle s’offre à lui justement par ses rythmes. Mettez-le dos à un amplificateur, de violentes secousses le bousculent, le rouent de coup, quelque chose l'envahit. Vous mêmes, passez devant cet amplificateur, en plus du son vous ressentirez un détraquement. Car le rythme s’immisce, il met au pas la fréquence cardiaque, et finalement, module et libère tout le corps. Possession, spasme, épilepsie… Religieux et sexuel, il entrouvre le voile sur un désordre transcendant, renvoie au chaos originel.

    J’en suppose que le rythme s’oppose au mythe et s’avance bien plus loin dans les profondeurs de l’inconscient. Le mythe s’intéresse à la terre et au cosmos mais dans une dimension finie, il explique à l’homme, en les lui mettant à portée de main, cette terre et ce cosmos pour qu’il les régule à sa fréquence. Le mythe est une appropriation, avec lui l’étrange se range dans la sphère du culturel, l’inconnu dans le connu, l’irruption dans le temps long. C’est un enfant mort-né de la Raison jeté par la bouche du poète. Le rythme, lui, est sauvage et instantané comme s’il venait d’espaces inconnus, de l’infini, de l’insondable. En vient-il ? Il ouvre l’homme à ces espaces, déchire, désincarne, transporte comme la transe mystique du primitif.

    Les sociétés se sont organisées en se séparant à la fois de la nature et de cette part naturelle de l’homme, elles sont passées du rythme au mythe. Plus elles se civilisent et plus elles bannissent le rythme. Ton cœur peut bien battre et t’entraîner, l’esprit l’ignore comme s’il ignorait un mendiant, honteux de ne pas lui donner la pièce. Pourtant, le rythme reste irréductible, ressurgissant un jour sous les traits de Dionysos, l’autre au cœur d’un fou... millénariste.

    Enfin le bois frotte et craque, et chante, planche contre planche. Il y a des caravelles. Loin d’ici, des hommes ont retrouvés goût à la terre.

     

    2.

     

    Le rythme réinvestit l’Europe. Un grand chambardement se prépare ; il commence par un paradoxe puisque ce sont les fils de la Raison qui exhument le rythme nouveau, et les conquistadores qui vont ensauvager notre société et notre culture.

    Les aventuriers, partis vers l’inconnu, ceux qui ont retrouvé la terre après des mois d’océan, perdus dans un milieu le plus souvent hostile, ont bien été obligés, pour survivre, de se débrouiller avec les moyens du bord et de renouer avec le primitif, enfoui en eux ou indigène. Le conquistador a du allumer un feu pour se réchauffer, la nuit, pour éloigner les bêtes féroces ou boucaner son gibier des plus exotiques. Il aura frotté deux bouts de bois jusqu’à l’embrasement. Et c’est sur cet acte que nous vivons encore. Le philosophe ne disait-il pas que « c’est peut-être dans le tendre travail — de faire le feu — que l’homme a appris a chanter » ? Rythme du bois, rythme des mots. Rythme contre rythme. La vie.

    Faut-il d’autres exemples ? Rappelez-vous la conquête romaine de la Grèce. La culture de ces vaincus par les armes, leur or et leurs marbres, leurs mœurs qui viennent habiller l’indigence et le béotisme de conquérants fascinés ― Scipion l’Africain, l’Emilien, Laetius Sapiens, Furius Philus, Térence… Jusqu’à flétrir leurs traditions. De la même façon, les Lumières et la colonisation ont bien été les dupes de leur impérialisme.

    Poésie, musique, rythme ― Voilà ce que nous devons à la culture nègre. Le monde contemporain est nègre comme jamais. Nègre dans le sang – nègre dans les entrailles – nègre dans les poumons. Oui, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen. Maisqui pourrait croire que ce primitivisme comme on le dit se cantonne à l’art. Non, il s’insinue dans la vie. Dans le quotidien. Notre démarche même imite celle des nègres. Et la préférence pour le primitif est constitutive de nos derniers siècles.

    Mais ivre des tumbas qu’il juge en spectateur, le bourgeois ne sait pas. Il a l’entendement à sens unique. Pourtant dans nos sociétés d’ordres, celles des salons et des bienséances, ces sociétés doriques et géométriques, le nègre surgit comme Dionysos, un os dans le nez, une peau de bête sur l’épaule, et sur son léopard, ivre qui bouscule tout sur son passage, ivre de vie qui oppose au fin esprit l’existence exubérante et triomphante — déférence gardée, Césaire est plus nègre que Senghor.

    Parce que le rythme ouvre une faille dans la chronologie, d’où refluent les premiers temps, il percute. J’y vois un puits sans fond.

     

    3.

     

    Le temps est marbre et argile. Imaginons une portée à l’italienne, soumise au métronome ; il y a des mesures fixes : le temps historique, celui du racleur de documents, et puis des notes : blanches, noires ou pointées pour celui qui travaille avec l’oreille. Qu’elles nous mettent la puce au cœur !

    La clef des derniers siècles se trouve être le rythme. Je le tiens pour moteur de nos représentations et de notre acceptation sociale. Quelques savants qu’on ne pourra accuser d’avoir un cerveau aussi débile que le mien le disent aussi : « le rythme est un fait social total ». Total. Le XIXe siècle est rythme. Le XXe siècle est rythme. Il est un élément fondamental pour comprendre nos sociétés modernes. Comment croyez-vous que les Etats-Unis ont gagné l’Europe après guerre ? Avec les dollars du plan Marshall ? Mais non, avec le rythme, avec le jazz, avec le cinéma, avec leur(re) way of life. Impossible d’abandonner le rythme après. Le temps du communisme devenant inaccessible, long et lourd, et pesant, c’est le temps immuable des steppes et celui du vieux moujik.

    L'Histoire même, la société en arrive à imiter la forme, la structure du rythme, le rythme dans ce qu'il a d'anatomique et d'essentiel. Ainsi désormais nous vivons sous le signe de l’impossible accord de l’un et du multiple. De ce rythme qui concentre et disperse. Énumérons quelques cas. L’individu réussissant a émergé, s’est singularisé dans la communauté, se singularise dans la famille, il a sa pièce, personnelle, à la maison et ses petites affaires bien à lui… l’individu, alors même que la société devient masse, conformiste, on produit à la chaîne, pour tous, pareil, on consomme, on standardise, on massacre à la pelle… Le village s’ouvre à la région, la région s’ouvre au pays, le pays s’ouvre au monde, une communication totale, absolue, tout à une incidence sur tout, et pourtant, des drapeaux se brandissent, émergent des groupes hurlants, les empires se défont et explosent comme le verre choqué, les nations s’inventent, les cultures naissent comme la déglutition des autres cultures, les communautés se replient… La mode est à la monoculture. L’homme lui-même, son esprit, il avait déjà du mal à s’en arranger, voilà qu’on le fissionne à grand renfort de parole pour en faire du moi, du ça et du sur-moi.

    Les malles revenant des Grandes Découvertes étaient à l'évidence des boîtes de Pandore. Une fois ouvertes le temps nous a échappé, il est devenu chaotique, heurté. Le tempo de plus en plus rapide. On donne un nom à ce désordre, celui de présentisme, et à cette fièvre, celui de refroidissement. Le temps n’est plus digéré. Il n’est pas présent, il est secousse ; il est étourdissement. J’ai soif, nous avons soif. Voyez le rythme de nos jours : le capitalisme, un trader à la bourse, Wall street, des coupons, des actions, des billets tombent du ciel, les chiffres sont des cascades, ils tombent, six plus cinq, onze, un et – ne le laissez pas tomber – je retiens un. Danaïdes, nous le boiront jusqu’à plus soif. A l'avenir nous ne trouverons plus le repos. Jamais ! Que dans l’épuisement... ou par arrêt cardiaque.


    4.

     

    Mais qui sont les prophètes du néant à venir ? prophètes bien malgré eux – Ce sont des musiciens en quête d’irréductible. Par le minimalisme et la simplification ils nous ont fait gagner en profondeur ce que nous perdions en volume.

    Bien sûr, je suis inculte en musique, un amateur tout au plus, néanmoins la majeure partie de l’histoire de cette musique savante depuis le classicisme me semble se résumer de la sorte : la coexistence de deux courants, l'un fondé sur le système tonal et semi-tonal qui cherche à nous séduire par ses harmonies suaves et dont l'aboutissement serait en quelque sorte une perfection formelle. L'autre, qui est en quête plutôt de dissonances, d'étrangeté ou des stridulations dans l'espoir de créer une sensation acoustique. Une des formes les plus achevées de cette évolution musicale se réalise dans la musique répétitive structurellement conçue comme succession de phrases juxtaposées et identiques comme si on réduisait au fur et en mesure une vie à sa biographie, puis à une chronologie, puis au seul rythme cardiaque qui en serait l’essence et son abstraction.

    Ainsi, la contre-culture des sixties a engendré dans la drogue, le sexe et la soif d'absolu les derniers prophètes en date, quelques illuminés partis étudier aux sources du védisme les vocalises et litaniesarchaïques et sacrées. Ils sont partis loin de l'Occident chercher un langage et quel langage ! - la répétition - propre à définir, mettre en scène et rendre performatif autant que ce pouvait leur nihilisme. Quelle erreur serait de croire que le néant est absence ! Il est succession et régularité, bien au contraire. Le néant du monde ; c’est sa répétition. Un enfant, un chômeur, un retraité ne vit pas hors du temps, temps linéaire du vieillissement, de la vie et de la mort, mais il vit hors du calendrier, c’est-à-dire hors de toute progression. Lundi est mardi, février est mars… les jours, les mois paraissent tout un, monocordes. Il y a dans la mélodie une évolution, car le thème principal revient perpétuellement en mouvement. La répétition, elle, ne fait que reproduire sans cesse la même chose. Notre vie oisive est une succession d’action scrupuleusement identiques et vides, sans repères, sans vacances ni repos dominical.

    La répétition est une façon de mettre le monde à l'arrière fond et de ne plus voir que les mesures. Elle n'en contient pas moins le tumulte. Le point rempli l'intervalle et l'interdit, j'entends qu'il lui interdit toute possibilité propre de débordement. Il agit comme une fatalité. La répétition est domestication : celle du rythme, jusqu'à créer un ordre stable et éternel. Ainsi, le néant n'est pas le vide, mais une plénitude et une perfection. Le néant domine un monde accompli où l'on ne peut se mouvoir que dans une seule direction. Penser une fin à l'histoire et tenir ce discours que toute alternative au modèle dominant quel qu'il soit, serait utopique, insensée ou maligne en revient à pelotonner l'avenir sur lui-même et en définitive à atteindre chez l'homme ce qu'il possède de plus essentiel : la nécessité du vide. Seule la mort est prévisible. Qu'est-ce que le néant alors si ce n'est refuser l'imprévu ?

     

  • Usage de l’anatomie dans le style sécession d’Hermann Nitsch / Ornement et tragédie

     

    J'ai découvert Hermann Nitsch par hasard lors d'une exposition de ses dessins, ce ne sont pourtant pas ceux-là qui ont fait sa notoriété. J'ai été surpris de retrouver à ce point, chez un artiste contemporain plutôt habitué aux provocations trashes et aux happening, la tradition viennoise de l'ornement. L'ensemble m'a saisi, ces dessins exécutés sur des support d'assez grande dimension, tiennent encore, bien que certains puissent être abstraits, de cette figuration sans signification propre, de ces image pures et pourtant non litérales de la Sécession. Hermann Nitsch m'est apparu d'emblée comme une nouvelle Secession. Il revendique d'ailleurs cette influence de Klimt, Schiele et Kokoschka. Peut-il faire autrement tant celle-ci est apparente ? On retrouve la même répétition des motifs, l'accumulation de figures, l'ampleur de la ligne dans sa souplesse et dans son décuplement, lignes frivolesvolent volutes, l'omniprésence de la courbe : surtout ne pas laisser de place sur la toile ou le papier, la ligne est cependant plus violente plus accusée peu soignée comme dans une esquisse, le côté sale du travail est pleinement assumé voire revendiqué. La différence réside là, dans cette distance d'avec la préciosité de ses maîtres, en tout cas la préciosité de Klimt, moins de Schiele ; la couleur s'impose toujours riche mais sans luxe au contraire, dans ce qu'elle peu avoir de pétant et vulgaire : ce n'est plus celle de l'or mais de feutres fluorescents bleu et rose.

    Hermann Nitsch va au-delà de la Sécession viennoise sur un dernier point : dans son recours généralisé non seulement à un organique végétal mais le plus souvent anatomique. Il se fait fort de recourir à l'humain parmi ses sources de motifs. L'humain dans sa chair, dans ses fibres devient l'origine et le but de l'ornement. Les motifs qui s'accumulent ne sont plus géométriques ni des fleurs, ni des feuilles mais des cellules accolées en tissus, l'embrouillamini des intestins, le réseaux complexe des veines et des artères. Le corps humain dans son intégralité, dans ce qu'il a d'interne et/ou de microscopique est concerné et devient le sujet de l'œuvre tragique. L'ornement chez Nitsch est porteur d'une catharsis, prompte à provoquer le dégoût au moins de prime abord ; les odeurs du sang séché utilisé pour certaines toile n'aide pas à apaiser le haut-le-coeur. Hermann Nitsch est à l'opposé du paradis perdu esthétisant de Klimt. Il se dégagede ces dessins la terreur primordiale violente et sacré de la Cruauté qui relie l'humain au cosmos, l'homme-monde parmi les éléments naturels au même titre que les autres motifs feuilles, fleurs, formes géométriques élémentaires de la nature. Nitsch montre la viande que nous cherchons à cacher, à nous cacher ; il ne recourt jamais aux organes nobles. Klimt peignait des yeux, le seul élément humain à se retrouver dans son œuvre à l'état de décor ; Nitsch fait l'éloge du viscère et des bas morceaux. Sa tragédie est un humanisme de la bassesse. Comme pour Ladislav Klima, l'homme a aussi des tripes ; et le péché héréditaire de l'homme est de vouloir atteindre la perfection en liquidant la bassesse moyennant l'ablation des intestins. L'ornement de Nitsch renvoie l'homme à son être purement matériel et imparfait, et doit conduire tout au contraire du dégoût initial à un amour de sa chair et du corps vivant.

    Les dessins d'Hermann Nitsch doivent être considéré comme le pendant de son œuvre scénique, quelques uns sont d'ailleurs des ébauches de décors, mais à cette différence près que les dessins dépassent l'essence de l'activisme qui s'est trop souvent cantonné dans un esprit d'outrage et dans l'insane. Michel Houellebecq pour revenir aux Particules élémentaires analyse dans une de ses digressions sociologiques et critiques l'actionnisme viennois qu'il juge symptomatique du mal d'une époque. En comparant une évolution individuelle, celle Sade, à l'évolution sociale – est-ce que ce genre de comparaisonont un sens ? - il conclue qu'Hermann Nitsch est le représentant emblématique d'une dégradation achevée des valeurs morales, conséquence des idéaux libertaires. Hermann Nitsch en est l'aboutiossement, ce moment où des individus ayant épuisés les jouissances sexuelles assouvissent leurs pulsions dans le sadisme, la cruauté et la bestialité. Quoique excessive cette critique pointe une des limites patentes de l'activisme : son incompréhension du fait tragique. Les exemples donnés par Hoeullebecq ; des animaux écorchés sur scène, l'usage à tout crin de sang sont ce qui fait différer le happening abject de la tragédie. L'horreur tragédie grecque bien que visible reste mesurée, c'est une juste horreur. Personne n'y cherche du plaisir et la catharsis n'est pas jouissance. La tragédie est tout le contraire de l'affirmation de la liberté. Pour cette raison, les dessins d'Hermann Nitsch ne peuvent pas, à proprement parler, être considérés comme appartenant à l'activisme. Ils relèvent sans doute davantage d'un post-activisme : la violence et le désir libertaire intégral y étant canalisé bridés par une contrainte esthétique qui s'appelle l'ornement. C'est par l'ornement que Nitsch accède à aux idées d'ordre et d'amour.

     

  • L’ÉCRITURE ORNEMENTALE CHEZ BIELY / MICHEL HOUELLEBECQ : LE FACTUEL CONTEMPORAIN

     

    Dans la littérature des années 20' quelques auteurs se rapprochent de l'art imaginal primitif et magique de Klimt. Il conviendrait de citer le courant russe dit de la prose ornementale et plus particulièrement, André Biely qui a senti comme personne la religiosité de l’ornement, et plus qu’un autre a participé de cette libération de l'ornement vis-à-vis de l'œuvre. Dans son œuvre, il n’y a plus de progression par le langage ; le texte avance par la seule parataxe des situations. L'éclatement du discours porté par la phrase musicale y est semblable à l’accolement des couleurs en peinture contre la nuance, et renvoie à une esthétique du fragment. Cette prose ornementale, magnifique dans Petersbourg, atteint son paroxysme dans Kotik Letaiev et les Carnets du toqué, sans doute du fait d'un renversement dans sa narration ; Biely abandonne le narrateur omniscient des premiers romans sensé décrire une réalité, des faits, pour le remplacer par une écriture àla première personne. Le « Je » permet de livrer sa représentation du monde, une individuation du regard éventuellement déformable comme dans ces deux romans par l’enfance ou la folie. Le passage où Letaiev évoque les éclairs brillant sous ces paupières lorsqu'il ferme les yeux mériterait de devenir l'étendard de toute prose ornementale, il témoigne au mieux de l’emprise de l'image sur le langage : ni propos ni récit. Dans ces romans autobiographiques le langage occupe l'espace et construit son univers propre à partir de sections de textes assez courtes et closes sur elles-mêmes.

     

    Chez Biely la narrativité, la litéralité s'amenuise. Le langage s'autonomise par rapport au récit. Le discours n’a plus de visée. Le récit n'est pas rompu il est étouffé ; l'ornement y trouve la vocation du boa constrictor qui s'enroule et contraint au maximum l'action par un langage à jamais illusoire et inutile. Le bavardage de la prose ornementale ressemble parfois au langage automatique de l'absurde. Les deux vides de sens, ils autorisent les locuteurs à parler alors même qu'ils n’ont plus rien à dire, en tout cas rien de significatif. Mais l’ornement est moins dans le divertissement et dans le constat d’incommunicabilité que dans le désir de faire, dans l'action à tout pris, l’ornement c'est la part irrationnel du langage performatif. Il est l’envers du factuel comme ânonnement idiot de nos actes afin de combler le vide de parole et d’éviter le silence et la peur. En fait, ornement et factuel sont tous les deux une lutte contre la mort et letemps : l’un par la recherche d’un surcroît de vie l’autre par le désespoir. En ce sens, le factuel est un échec de l’ornement.

     

     

    L'énonciation factuelle a été utilisée avec une acuité étonnante à la fin du XXe par Michel Houellebecq. Souvent décrié, il a le mérite de dévoiler ce caractère fondamentalement an-ornementale de notre époque. L'œuvre de Houellebecq est purement intellectuelle c'est à dire qu'elle choisit comme objet l'individu contemporain en tant qu'acteur social plutôt que l'humain, et progresse davantage par la réflexion de l'auteur que par sa sensibilité. D'un point de vue littéraire elle est l'expression d'un écrivain politique. Toute son entreprise vise à dénuder notre époque inspecter son corps morbide voire en faire l'autopsie, en pleine conscience de sa décomposition avancée. Houellebecq pose cette simple question, pourtant essentielle, comment écrire aujourd'hui ? Quel style utiliser pour traduire sans concession et donner une image juste du contemporain ? En réponse, le factuel qui est promu. Tout est fait, succession, platitude, une absence méthodique de métaphore comme si l'auteur avait cherché à traquer l'image littéraire qui aurait pu lui échapper – datée, impropre, inutile – à la moindre entournure. La langue maintien tout au long du récit son absence de style appliquée, en tension du début à la fin. Houellebecq développe une écriture clinique où tout doit être détaillé, où le sujet doit être saisi dans son exhaustivité. Le détailprend une place déraisonnable jusqu’à l’absurde ; il n'est pas question d'évoquer un repas sans mentionner la marque du frigidaire. Houellebecq s’impose ce scrupule scientifique jusque dans ce que la science à de plus sclérosée et quand elle a chassée ce qui peut lui rester d’humanité. Biely participe d'une transfiguration du réel, Houellebecq s'acharne à une étude rageuse de la banalité par un narrateur sans passion. Le seul élément qui pourrait paraître ornemental serait le jeu généralisé des digressions, partie intégrantes cependant de l'entreprise de destruction du style. J'ai voulu les classer en 3 grandes catégories :

     

    - les biographies : Houellebecq aime revenir sur la vie du moindre personnage mentionné. L'arbre généalogique de Michel Djerzinski dans les premiers chapitres des Particules élémentaires est inutile à notre compréhension de l’action et relève d'une spécification pathologique. Parfois ces me biographies rappellent ce que certains ont nommé chez Homère l'effet de retardement : des digressions sans arrière plan, qui constituent toujours le présent, le désir de ne rien laisser dans l’ombre de ce qui a été nommé. Mais ici, elles persistent dans l'ordre de l'inconséquent. - les essais sociologiques et littéraires : justifiés comme étant les réflexions du héros, ou insérés dans un dialogue entre les protagonistes. Dans ce cas les sujets arrivent comme un cheveu sur la soupe. strictement concentré sur le propos, Houellebecq les traite avec indifférence, en ne leur donnant jamais de dimensions formelles.

     

    - les définitions et détails encyclopédiques : Houellebecq fait l'étalage d'une érudition ironique, grotesque, puisée aux sources les plus basique : le petit Larousse ou Wikipédia. On l'a accusé de plagiat ; à tort, il y a plagiat lorsqu'un texte est repris dans un genre équivalent. Transformer un extrait d'article d'encyclopédie en élément poétique dans un roman ne peut pas être du plagiat ; à textes identiques il y aura toujours un surcroît de sens dans le texte littéraire.

     

    Le questionnement littéraire initial aboutit à son premier roman, L'extension du domaine de la lutte, dans lequel Houellebecq semble déjà épuiser sa technique. L’essentiel y sera formulé. Les romans suivants manquent de souffle et s'apparentent à une simple application du programme, souvent de façon mécanique, parfois outrée. Ils valent plus pour les aspects sociologiques étudiés que pour leurs qualités strictement littéraires, la précision scientifique du témoignage d’un malaise contemporain, celui de ces hommes ordinaires marqué par l’incapacité au bonheur, étreints par la solitude et broyé par une société fondée sur l'efficience. Houellebecq vérifie l'hypothèse monstrueuse de Broch : l'absence d'ornement est un style tourné vers le seul néant et la mort. Le style dépouillé né de l’idéologie utilitariste est à la fois un porteur et un vecteur du malheur de la société qui le sous-tend.