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Essais

  • Sur la social-démocratie

    Il y a deux ans j'écrivais :

    "On trouvera peut-être mes idées ambiguës – certains m'accuseront même d'avoir viré de bord, mais mes idées ne souffrent pour moi d'aucune ambigüité. A l'inverse je ne remarque dans celles des autres que des contradictions, ou de la mauvaise foi ou du refoulement ; aucune qui ne soit réellement honnête.


    Ils se disent modernes ; leur modernité m'ennuie. Je n'ai plus envie de répéter leur doxa. Je ne trouve que de la vacuité dans ce qu'ils appellent, la social-démocratie.


    J'ai bien conscience que leurs idées ne mènent nul part, qu'elles ne peuvent nécessairement mener nulle part si ce n'est à la catastrophe, parce qu’elles même ne sont rien – sinon la vacuité.


    La vacuité de notre époque,


    celle du contrat révocable et de la transaction.


    Le libéralisme, le relativisme, l'universalisme actuel ne sont qu'absence de valeurs. Dans la gauche moderne, il n'y a ni de centre de valeur (l'absolutisme) ni de borne (le nationalisme par exemple, que j'abhorre également). Au fond, la social-démocratie est la dissolution et la liquidation de toute forme de valeurs, son aboutissement lorsqu'à la morale on aura définitivement substitué mièvrerie."

    Je n'en retire pas une ligne.

  • La Naissance des droits (fragment)

    Il n'y a pas de droits de fait. Un droit naît finalement quand un groupe se détermine, en personne et collectivement, comme exclu de la coutume et revendique le même pouvoir.

     

    (constater des faits actuels n'implique pas d'adhésion)

  • Matière contre idée

     

    Avons-nous perdu le sens du verbe ?

    Le modèle de « communication » qui envahit aujourd'hui le discours médiatique politique et sociétal est un langage du mot-image, paratactique. La syntaxe, la conjugaison perdent de leur valeur devant la suggestion immédiate et puissante du mot-image. L'inflexion de la conjugaison ou de l'ordre de la phrase s'efface, s'affaisse il ne reste plus qu'une image réifiée qui met tout sur le plan du numen. En quelque sorte, un tout-image, un je-image, un autre-image que l'on peut adorer ou déchirer. Ainsi le monde matérialiste s'est retourné contre le phénomène c'est-à-dire la matière même, et s'est mis à la refuser ; l'utilitarisme généralisé n'aboutit finalement qu'à se défaire de la matière au profit d'un idéalisme trivial.

    La communication telle qu’envisagée par les mass-média, comme vérité générale instantanée et sans temporalité, est une abstraction et une objectivation de l’autre. C’est pourquoi se poser la question du déficit de verbe en revient nécessairement à s’interroger aussi sur ce que nous avons fait de l’autre et l’absurdité de notre autosuffisance intellectuelle.

    Qui a fait l'expérience du désœuvrement, ou de la solitude, ou du déclassement, ou du dénuement, bref de toute forme possible ou imaginable de privations, ascèse, austérité le comprendra : l'absence de matière pousse au vice. Il est un moment où la chair, les objets et plus généralement la matière deviennent une déception par rapport à l'idée, un moment où le désir, architecture ossifiée d'images agrégées reliées concassées concressées nous amène à détester le monde. Et cette détestation est l'origine même de l'immoralité. Ce n'est pas l'appétence rassasiée des choses, le plaisir matériel, le goût pour l'immanence mais au contraire le manque qui corrompt, pousse a l'appétence désespérées de choses idéalisées, abstraites, et c'est l'idéalisme qui véhicule le plus d'impureté en lui-même. Que ce soit d'ailleurs l'idéalisme de la consommation ou de son antithèse : la sobriété heureuse...

    L'ascétisme n'est pas une réaction contre le désir mais son aboutissement, un excès de désir qui renonce à être déçu et se répète dans l'idée (tentation). Tel est le monachisme qui est la réification de l'image et sa crise ; et la seule utilité des saints, figures par excellence de l'idéal devraient être de porter cette parure d'impureté comme les lépreux portaient des cloches afin de dissuader quiconque de suivre leur modèle et d'incarner enfin une pédagogie du dégoût. Il faut pour savoir vivre savoir vomir les saints et se soustraire à leur exemple. Seule une conquête du réel contre l'idéal peut s'avérer au fond salvatrice pour élever l'esprit.

    La seule voi(x-e) réside dans le verbe

    L'action

    L'incarnation.

     

  • Sur le rythme : état de quelques réflexions — Ce que nous devons à la culture nègre — précis halluciné ― La Fin du monde selon Terry Riley

    1.

     

    Les tambours du Bronx ou des casseroles, du bric-à-brac, des poubelles, des peaux tendues, n’importe quelle matière capable de tenir le choc et d’émettre un bruit puissant. La danse. Des corps qui dessinent leur alphabet dans l’espace.

    Mais qu’est-ce que le rythme ? Une variation du temps. L’intensification abrupte d’une durée sur un point. Un temps lyrique quittant sa basse continue pour s’atrophier ou s’épandre, il se concentre jusqu’à l’impossible pour imploser, comme un poumon en plein effort. Cette analogie qui rattache le rythme à la respiration n’est pas fortuite. Il est d’abord une impression corporelle, qui touche le cœur autant que les oreilles. Et les chairs. Sous l’onde de choc. Il s’agit bien d’un impact physique. Le sourd n’est pas totalement coupé de la musique, elle s’offre à lui justement par ses rythmes. Mettez-le dos à un amplificateur, de violentes secousses le bousculent, le rouent de coup, quelque chose l'envahit. Vous mêmes, passez devant cet amplificateur, en plus du son vous ressentirez un détraquement. Car le rythme s’immisce, il met au pas la fréquence cardiaque, et finalement, module et libère tout le corps. Possession, spasme, épilepsie… Religieux et sexuel, il entrouvre le voile sur un désordre transcendant, renvoie au chaos originel.

    J’en suppose que le rythme s’oppose au mythe et s’avance bien plus loin dans les profondeurs de l’inconscient. Le mythe s’intéresse à la terre et au cosmos mais dans une dimension finie, il explique à l’homme, en les lui mettant à portée de main, cette terre et ce cosmos pour qu’il les régule à sa fréquence. Le mythe est une appropriation, avec lui l’étrange se range dans la sphère du culturel, l’inconnu dans le connu, l’irruption dans le temps long. C’est un enfant mort-né de la Raison jeté par la bouche du poète. Le rythme, lui, est sauvage et instantané comme s’il venait d’espaces inconnus, de l’infini, de l’insondable. En vient-il ? Il ouvre l’homme à ces espaces, déchire, désincarne, transporte comme la transe mystique du primitif.

    Les sociétés se sont organisées en se séparant à la fois de la nature et de cette part naturelle de l’homme, elles sont passées du rythme au mythe. Plus elles se civilisent et plus elles bannissent le rythme. Ton cœur peut bien battre et t’entraîner, l’esprit l’ignore comme s’il ignorait un mendiant, honteux de ne pas lui donner la pièce. Pourtant, le rythme reste irréductible, ressurgissant un jour sous les traits de Dionysos, l’autre au cœur d’un fou... millénariste.

    Enfin le bois frotte et craque, et chante, planche contre planche. Il y a des caravelles. Loin d’ici, des hommes ont retrouvés goût à la terre.

     

    2.

     

    Le rythme réinvestit l’Europe. Un grand chambardement se prépare ; il commence par un paradoxe puisque ce sont les fils de la Raison qui exhument le rythme nouveau, et les conquistadores qui vont ensauvager notre société et notre culture.

    Les aventuriers, partis vers l’inconnu, ceux qui ont retrouvé la terre après des mois d’océan, perdus dans un milieu le plus souvent hostile, ont bien été obligés, pour survivre, de se débrouiller avec les moyens du bord et de renouer avec le primitif, enfoui en eux ou indigène. Le conquistador a du allumer un feu pour se réchauffer, la nuit, pour éloigner les bêtes féroces ou boucaner son gibier des plus exotiques. Il aura frotté deux bouts de bois jusqu’à l’embrasement. Et c’est sur cet acte que nous vivons encore. Le philosophe ne disait-il pas que « c’est peut-être dans le tendre travail — de faire le feu — que l’homme a appris a chanter » ? Rythme du bois, rythme des mots. Rythme contre rythme. La vie.

    Faut-il d’autres exemples ? Rappelez-vous la conquête romaine de la Grèce. La culture de ces vaincus par les armes, leur or et leurs marbres, leurs mœurs qui viennent habiller l’indigence et le béotisme de conquérants fascinés ― Scipion l’Africain, l’Emilien, Laetius Sapiens, Furius Philus, Térence… Jusqu’à flétrir leurs traditions. De la même façon, les Lumières et la colonisation ont bien été les dupes de leur impérialisme.

    Poésie, musique, rythme ― Voilà ce que nous devons à la culture nègre. Le monde contemporain est nègre comme jamais. Nègre dans le sang – nègre dans les entrailles – nègre dans les poumons. Oui, la colonisation a transformé l'homme africain et l'homme européen. Maisqui pourrait croire que ce primitivisme comme on le dit se cantonne à l’art. Non, il s’insinue dans la vie. Dans le quotidien. Notre démarche même imite celle des nègres. Et la préférence pour le primitif est constitutive de nos derniers siècles.

    Mais ivre des tumbas qu’il juge en spectateur, le bourgeois ne sait pas. Il a l’entendement à sens unique. Pourtant dans nos sociétés d’ordres, celles des salons et des bienséances, ces sociétés doriques et géométriques, le nègre surgit comme Dionysos, un os dans le nez, une peau de bête sur l’épaule, et sur son léopard, ivre qui bouscule tout sur son passage, ivre de vie qui oppose au fin esprit l’existence exubérante et triomphante — déférence gardée, Césaire est plus nègre que Senghor.

    Parce que le rythme ouvre une faille dans la chronologie, d’où refluent les premiers temps, il percute. J’y vois un puits sans fond.

     

    3.

     

    Le temps est marbre et argile. Imaginons une portée à l’italienne, soumise au métronome ; il y a des mesures fixes : le temps historique, celui du racleur de documents, et puis des notes : blanches, noires ou pointées pour celui qui travaille avec l’oreille. Qu’elles nous mettent la puce au cœur !

    La clef des derniers siècles se trouve être le rythme. Je le tiens pour moteur de nos représentations et de notre acceptation sociale. Quelques savants qu’on ne pourra accuser d’avoir un cerveau aussi débile que le mien le disent aussi : « le rythme est un fait social total ». Total. Le XIXe siècle est rythme. Le XXe siècle est rythme. Il est un élément fondamental pour comprendre nos sociétés modernes. Comment croyez-vous que les Etats-Unis ont gagné l’Europe après guerre ? Avec les dollars du plan Marshall ? Mais non, avec le rythme, avec le jazz, avec le cinéma, avec leur(re) way of life. Impossible d’abandonner le rythme après. Le temps du communisme devenant inaccessible, long et lourd, et pesant, c’est le temps immuable des steppes et celui du vieux moujik.

    L'Histoire même, la société en arrive à imiter la forme, la structure du rythme, le rythme dans ce qu'il a d'anatomique et d'essentiel. Ainsi désormais nous vivons sous le signe de l’impossible accord de l’un et du multiple. De ce rythme qui concentre et disperse. Énumérons quelques cas. L’individu réussissant a émergé, s’est singularisé dans la communauté, se singularise dans la famille, il a sa pièce, personnelle, à la maison et ses petites affaires bien à lui… l’individu, alors même que la société devient masse, conformiste, on produit à la chaîne, pour tous, pareil, on consomme, on standardise, on massacre à la pelle… Le village s’ouvre à la région, la région s’ouvre au pays, le pays s’ouvre au monde, une communication totale, absolue, tout à une incidence sur tout, et pourtant, des drapeaux se brandissent, émergent des groupes hurlants, les empires se défont et explosent comme le verre choqué, les nations s’inventent, les cultures naissent comme la déglutition des autres cultures, les communautés se replient… La mode est à la monoculture. L’homme lui-même, son esprit, il avait déjà du mal à s’en arranger, voilà qu’on le fissionne à grand renfort de parole pour en faire du moi, du ça et du sur-moi.

    Les malles revenant des Grandes Découvertes étaient à l'évidence des boîtes de Pandore. Une fois ouvertes le temps nous a échappé, il est devenu chaotique, heurté. Le tempo de plus en plus rapide. On donne un nom à ce désordre, celui de présentisme, et à cette fièvre, celui de refroidissement. Le temps n’est plus digéré. Il n’est pas présent, il est secousse ; il est étourdissement. J’ai soif, nous avons soif. Voyez le rythme de nos jours : le capitalisme, un trader à la bourse, Wall street, des coupons, des actions, des billets tombent du ciel, les chiffres sont des cascades, ils tombent, six plus cinq, onze, un et – ne le laissez pas tomber – je retiens un. Danaïdes, nous le boiront jusqu’à plus soif. A l'avenir nous ne trouverons plus le repos. Jamais ! Que dans l’épuisement... ou par arrêt cardiaque.


    4.

     

    Mais qui sont les prophètes du néant à venir ? prophètes bien malgré eux – Ce sont des musiciens en quête d’irréductible. Par le minimalisme et la simplification ils nous ont fait gagner en profondeur ce que nous perdions en volume.

    Bien sûr, je suis inculte en musique, un amateur tout au plus, néanmoins la majeure partie de l’histoire de cette musique savante depuis le classicisme me semble se résumer de la sorte : la coexistence de deux courants, l'un fondé sur le système tonal et semi-tonal qui cherche à nous séduire par ses harmonies suaves et dont l'aboutissement serait en quelque sorte une perfection formelle. L'autre, qui est en quête plutôt de dissonances, d'étrangeté ou des stridulations dans l'espoir de créer une sensation acoustique. Une des formes les plus achevées de cette évolution musicale se réalise dans la musique répétitive structurellement conçue comme succession de phrases juxtaposées et identiques comme si on réduisait au fur et en mesure une vie à sa biographie, puis à une chronologie, puis au seul rythme cardiaque qui en serait l’essence et son abstraction.

    Ainsi, la contre-culture des sixties a engendré dans la drogue, le sexe et la soif d'absolu les derniers prophètes en date, quelques illuminés partis étudier aux sources du védisme les vocalises et litaniesarchaïques et sacrées. Ils sont partis loin de l'Occident chercher un langage et quel langage ! - la répétition - propre à définir, mettre en scène et rendre performatif autant que ce pouvait leur nihilisme. Quelle erreur serait de croire que le néant est absence ! Il est succession et régularité, bien au contraire. Le néant du monde ; c’est sa répétition. Un enfant, un chômeur, un retraité ne vit pas hors du temps, temps linéaire du vieillissement, de la vie et de la mort, mais il vit hors du calendrier, c’est-à-dire hors de toute progression. Lundi est mardi, février est mars… les jours, les mois paraissent tout un, monocordes. Il y a dans la mélodie une évolution, car le thème principal revient perpétuellement en mouvement. La répétition, elle, ne fait que reproduire sans cesse la même chose. Notre vie oisive est une succession d’action scrupuleusement identiques et vides, sans repères, sans vacances ni repos dominical.

    La répétition est une façon de mettre le monde à l'arrière fond et de ne plus voir que les mesures. Elle n'en contient pas moins le tumulte. Le point rempli l'intervalle et l'interdit, j'entends qu'il lui interdit toute possibilité propre de débordement. Il agit comme une fatalité. La répétition est domestication : celle du rythme, jusqu'à créer un ordre stable et éternel. Ainsi, le néant n'est pas le vide, mais une plénitude et une perfection. Le néant domine un monde accompli où l'on ne peut se mouvoir que dans une seule direction. Penser une fin à l'histoire et tenir ce discours que toute alternative au modèle dominant quel qu'il soit, serait utopique, insensée ou maligne en revient à pelotonner l'avenir sur lui-même et en définitive à atteindre chez l'homme ce qu'il possède de plus essentiel : la nécessité du vide. Seule la mort est prévisible. Qu'est-ce que le néant alors si ce n'est refuser l'imprévu ?